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Sanglante Chicago

BDVD ? Mais qu'est-ce donc ?

On a pu remarquer depuis quelques mois l'émergence en librairie d'un nouveau support de création, à mi chemin entre l'imprimé et l'audiovisuel, le BDVD. Les éditions Seven Sept ont réussi un gros coup en commercialisant le BDVD de Thorgal il y a quelques mois, qui bénéficiait d'une très bonne visibilité en magasin. Rares sont les bédéphiles à ne pas avoir remarqué ce nouveau type de produit. Mais de quoi s'agit-il concrètement ? Matériellement, le BDVD, c'est un livre vendu avec un DVDROM (ou l'inverse). Mais quel est le concept ? S'agit-il tout simplement d'un dessin animé ? D'une bande dessinée accompagnée de quelques bonus interactifs ? En fait, ce que l'on appelle une BDVD, c'est tout simplement une bande dessinée filmée et jouée. Une espèce de roman photo, un film pendant lequel s'enchaînent les vignettes, avec, pour transition, des fondus, zooms, superpositions, etc. On prend des images fixes de bande dessinée, on les filme et on les joue, en rajoutant voix et bande son. Le résultat est plutôt ridicule. L'immobilité des images combinée à la théâtralité des dialogues donne à voir un film qui n'est ni une BD, ni un véritable film d'animation. A la BD, on conserve un système de vignette et d'immobilité mais on supprime la liberté de lecture en imposant un rythme, une mise en scène, une bande son et des voix. Au film d'animation, on conserve le support audiovisuel mais on en supprime l'essence, c'est-à-dire la mobilité, le sens du rythme, du mouvement et du vivant. En somme, une BDVD, c'est l'addition du film et de la BD, puis la soustraction de toute cohérence.

Le récit croisé


La combinaison des supports BD et DVD doit permettre quelques innovations scénaristiques. Avec Sanglante Chicago, on joue sur les récits multiples. Pour une même histoire (mêmes temps et lieux), trois récits nous sont proposés, du point de vue de personnages différents. Différentes pistes sont possibles, on peut passer d'un récit à l'autre en un coup de télécommande, les passerelles sont nombreuses. Affaibli par le ridicule des textes joués sur fond d'images immobiles, Sanglante Chicago arrive tout de même à intéresser un minimum par ses multiples points d'entrée dans l'intrigue. On peut aborder et percevoir l'histoire sous de nombreux angles et en plusieurs fois. Mais ce concept eut été plus intéressant et captivant s'il avait été combiné à un réel fond scénaristique. Le scénario de Sanglante Chicago est plutôt bancal. Une situation initiale : le Chicago des années trente, un élément perturbateur : le retour du tueur repenti Left hand, mais des péripéties et des conclusions rapides et floues. Au final, les possibilités scénaristiques permises par le récit à angles de vue multiples sont très peu exploitées. Pas de twist, pas de rebondissement, pas de réelle surprise. Les personnages sont très typés (Big Dan et Scat) et le spectateur doit pouvoir supporter les répétitions pour arriver à croiser tous les discours. Si la formule du récit croisé vous intéresse, il est préférable d'investir dans une série comme Quintett, qui exploite le concept en profondeur et avec force.

DVD vs. BD

Un livre, un DVD... Forcément, entre deux supports narratifs, il y en a forcément un qui l'emporte sur l'autre. Ici, le DVD écrase très largement le contenu du livre, qui n'est au final qu'un accessoire bonus, une fioriture. Le déroulé de l'intrigue se trouve dans le DVD, le livre ne fait que compiler les à-côtés. Quelques planches de BD sur des événements déjà rapportés dans le film, des portraits de chaque personnage, de petits documentaires sur le Chicago de l'époque et le gangstérisme, des captures d'écran de lieux, des dossiers bibliographiques sur le polar, un glossaire... Grossièrement, un fourre-tout inutile dans le sens où il n'a pas d'importance ni de rôle narratif.

Le support BDVD lancé en grande pompe il y a quelques mois est un concept hybride et très certainement stérile. Trois grandes voies se dessinent : l'interactivité (vous êtes le héros, vous prenez les décisions), le reportage (en bonus comme pour le prochain Combat ordinaire de Larcenet) ou le récit croisé, comme pour Sanglante Chicago. Même handicapé du ridicule généré par la combinaison entre théâtralité et images fixes, Sanglante Chicago aurait pu donner quelque chose de correct avec un scénario très fouillé. Ce n'est pas le cas. On croirait à un travail d'amateur.

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