8.5/10

Profit

Ovni de la télévision américaine, voilà un programme tout à fait bluffant mettant en lumière le cynisme.

"On ne devrait pas s'étonner lorsque même le plan le plus élaboré échoue. Après tout, les êtres humains ne sont pas des machines. Ils ont une âme. Ils connaissent le bonheur suprême et le chagrin inconsolable. Ce que j'admire le plus chez certains, c'est la façon dont ils se passionnent pour des choses qu'ils ne pourront jamais avoir. Ils commencent par envahir les pensées de l'autre... Quiconque pense que contrôler les gens est une science a complètement tort. C'est un art".

A l'heure où le sociopathe Morgan est parvenu à capter l'attention d'un public américain aux appétits décidément incompréhensibles, il conviendrait presque de se souvenir d'un point marquant de la décennie précédente. Avril 1996 : un énergumène analogue à notre médico-légiste fût jugé poison mortel par les téléspectateurs d'outre-atlantique. Après seulement 90 minutes de pilote et trois petits tours de pistes sur la chaîne du renard, la série Profit est ainsi expulsée du poulailler. Un carnage retentissant pour l'époque. Mais en contrepartie, un mythe se profile à l'horizon. Celui d'un anti-héros par excellence que l'Amérique refuse de voir triompher, descendant direct du Richard III de Shakespeare et germe cathodique du duo Greenwalt / McNamara, producteurs et scénaristes des séries plus ou moins miteuses que sont Loïs et Clark ou Buffy contre les Vampires.

Jim Profit, sans armes mais dangereux
Jim Profit, sans armes
mais dangereux...
Profit. Un patronyme diablement approprié qu'a choisi Jim, vous ne trouvez pas ? Au fait, vous connaissez Jim ? Non ? Oh ! Quel dommage ! Ce jeune employé fraîchement promu à la direction des acquisitions est pourtant une valeur prometteuse de la multinationale Gracen&Gracen ! Un parcours universitaire irréprochable, un esprit brillant dans un corps athlétique, sourire ultra bright et perfect brushing. Une crème, je vous dis ! Enfin, c'est ce que son curriculum expose aux yeux du monde. Ne le répétez pas mais derrière cette devanture tout à fait charmante, des bruits de couloirs disent avoir entendu des choses à son compte bien plus proches des lames acérées du Bateman de American Psycho que des habituelles dents longues du louveteau à la Fox du film Wall Street. Enfance tordue, aversion contre la télévision nourricière, béguin du carton d'emballage G&G, complexe d'oedipe (voire plus si affinités), esprit calculateur et soif de pouvoir définiraient le mieux les contours de sa véritable personnalité. Sous ses airs angéliques, Jim aurait donc pour dessein d'atteindre le sommet de la hiérarchie sans trop se soucier des frontières du cynisme. Tout cela depuis sa cache d'ombre d'où tirer les ficelles, si possible. « Psychopathe discret » est d'ailleurs la désignation qui lui siérait le mieux. Evidemment, ces rumeurs restent à prouver... Car la belle apparence est tenace, et placardée en pleine lumière avec beaucoup de dextérité.

Pasdar, l'acteur précieux qui endosse le costume centré de ce yuppie - et joue également le politicien Nathan Petrelli dans la série Heroes (2006) - supporte la charge imposante de son personnage sur de solides épaules, à l'origine un clin d'oeil au Mel Profitt de Spacey, le jumeau désaxé d'Un Flic dans la Mafia (1987) - autre série culte mettant en scène un héros tourmenté par ses démons. Les créateurs de Profit ont au final laissé le champ libre à Pasdar pour s'approprier le rôle. Conséquence de cette assurance : son interprétation, minimaliste et sobre, charpente un des Machiavels les plus intéressants de l'histoire du drama. En effet. Pas de manichéisme, ni n'expressions caricaturales dans son approche intelligente du névrosé ambitieux. Tout est contenu, et calculé pour l'être. Sa voix calme et voluptueuse, en off, fait des merveilles lorsqu'il s'agit de cerner l'adversaire, expliquer sa pensée ou induire en erreur le spectateur. Et si la plupart des méthodes employées par ce monstre stratège le rendent méprisable, en filigrane, une sympathie déroutante parvient tout de même à se dégager de cette entité pernicieuse. Ses regards caméra complices, son humour noir délectable (et affirmé tout au long des épisodes), et son aptitude à faire du bien aux autres (et dans l'unique optique de servir ses propres intérêts, la fin justifiant toujours les moyens), font de Jim Profit un protagoniste complexe, imperceptible, inclassable. Un des rares à pouvoir provoquer à la fois sueurs froides et ovations... pour peu que l'on soit client du style, il va sans dire.

... surtout avec une seringue en fait.
... surtout avec une seringue en fait.
Produit typique des années 90, l'esthétisme de Profit n'échappe malheureusement pas aux égratignures du temps. L'interface informatique de Gracen&Gracen, par exemple, était sûrement visionnaire pour l'époque, mais aujourd'hui, non dénuée d'une certaine classe, elle prête à sourire (aux éclats). Il convient également de souligner qu'à l'instar de nombreuses oeuvres littéraires et cinématographiques qui l'ont devancé, Profit se farde d'une critique traditionnelle du capitalisme américain (et de ses dérives). Rien de bien nouveau dans le concept. Sauf que la série de Greenwalt et McNamara est une première en télévision et s'extirpe du commun en se focalisant sur un personnage principal autant pourri, pour ne pas dire plus, que tous les autres vauriens secondaires de Gracen&Gracen réunis. Une pieuvre géante dans un immense panier de crabes, en d'autres termes. Avec un casting aussi cauchemardesque (et vraiment impeccable niveau interprétation), chaque épisode est un chef-d'oeuvre de manigances et de coups tordus dont les effets s'étendent bien au-delà de la firme, allant jusqu'à altérer les entrailles familiales, sulfureuses à outrance, et raison principale pour laquelle Profit fût dénigré par une majorité de téléspectateurs américains un tantinet pudibonds. L'impertinent Jim Profit et toute sa clique ont su cependant séduire le public français de Canal Jimmy, probablement le seul à avoir pu visionné les neuf heures de la série. Il aura fallu attendre presque dix ans pour que la Paramount se décide enfin à sortir du carton cette oeuvre inachevée dans un coffret 3 DVD remarquable (qualité audio / vidéo excellente, livret de 16 pages, documentaires passionnants, spots TV...). Une édition à petit prix, ultime trace laissée par un programme en avance sur son temps, indispensable pour ceux qui voudraient (re)découvrir dans de bonne condition de visionnage cet ovni de la lucarne, précurseur d'un genre télévisuel aujourd'hui en pleine croissance.

Package complet du DVD collector
Package complet du DVD collector
De Bauer à Morgan, en passant par les vénéneuses Desperate Housewives ou les irrécupérables McNamara / Troy, Jim Profit préfigure par conséquent l'avènement et la future sacralisation de tous ces héros franchement déséquilibrés, tiraillés par la nécessité vitale d'extérioriser leurs perversions. Néanmoins, à bien y regarder, si cette production Stephen J. Cannell est effectivement malsaine dans le fond - difficile de s'identifier à un criminel glacial, sa forme demeure largement supportable. La violence est surtout affaire de perpétuels affrontements psychologiques. Soulevée par l'élégant thème musical de monsieur Post - incontournable compositeur de nombreuses séries phares des années 80 (Magnum, 21 Jump Street, Agence tous risques...), la mise en scène construit sans esbroufes visuelles, ni hémoglobines, l'itinéraire d'un individu à part, maître de ses émotions (en possède-t-il vraiment ?), de son entourage et de son cercle familial. Avec un Pasdar, je le répète encore une fois, époustouflant. Mais ce qui semble le plus impressionnant est qu'un pilote et sept épisodes de 42 minutes chacun (dont 5 inédits aux Etats-Unis) auront suffit à Profit pour devenir, grâce aux raisons qui l'ont conduit vers son arrêt prématuré, une véritable légende de la télévision. Sans aucun doute une preuve du caractère particulier de cette entreprise éclatante qui aurait peut-être été trop indigeste à long terme.

"La vie peut ne pas être simple. Elle peut être solitaire. Pleine de gens qu'on pensait connaître mais qu'on ne comprend pas. N'oublions jamais que les défis nous définissent le mieux et que les obstacles éclairent ce dont on est capables. Nous devons accueillir l'adversité et se jeter dans le combat, même si la vie nous rend peu en échange. Il ne faut jamais se donner à moins de 100%. Bien entendu, à la fin de chaque jour de bataille, on se replie dans une obscurité reposante et on se réconforte en entendant ces douces paroles : Bonne nuit".

Visuels © 20th Century Fox

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7 commentaires

  • Anonyme

    09/01/2007 à 20h43

    Répondre

    Depuis le temps que j'entends parler de cette série, ça met vraiment la haine, j'ai même peur d'être déçu en la voyant, enfin si je la vois un jour...

    Merci Gyzmo de chroniquer cette cet événement télévisuel que finallement tout le monde a raté....

  • Vincent.L

    09/01/2007 à 23h42

    Répondre

    Merci Gyzmo de chroniquer cette cet événement télévisuel que finallement tout le monde a raté....


    Tout dépend de ton âge...

    Moi je l'ai regardée quand elle est passée sur Canal Jimmy. Après, je l'ai revue en DVD, rien de bien compliqué ni même de vraiment cher.

  • gyzmo

    10/01/2007 à 11h28

    Répondre

    KRISSS a dit :
    Depuis le temps que j'entends parler de cette série, ça met vraiment la haine, j'ai même peur d'être déçu en la voyant, enfin si je la vois un jour...

    Merci Gyzmo de chroniquer cette cet événement télévisuel que finallement tout le monde a raté....

    De rien, ça fait plaisir de rappeller qu'une telle série existe. Effectivement, y'a pas beaucoup de personne qui l'on vu en France (encore moins aux Etats-Unis) et il y a aucune chance qu'elle soit diffusée sur les chaînes autres que cablées. Heureusement, la version DVD (à 30 ou 35 en ce moment je crois) est là pour immortaliser son existence. N'hésites pas à le souligner à ta famille pour un éventuel cadeau d'anniv, par exemple. Y'a des chances pour que tu adhères à cette mini série en plus

  • Bzhnono

    10/01/2007 à 20h07

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    Ahhh Profit.

    Une série qui mérite vraiment le statut de culte.
    Une série maudite, en avance sur son temps je pense puisqu'on n'a que rarement vu un cynisme et une noirceur comme ça dans une série TV.
    Comme tu le soulignes à juste titre Gyzmo : la plupart des séries de ces dernières années peuvent se revendiquer de Profit soit par leur noirceur soit pas leur humour cynique (je pense à Nip/Tuck, Desperate Housewives, et bien d'autres).

    Adrian Pasdar est absolument magistrale, ne laissant transparaître aucune motion que ce soit sur son visage, dans sa gestuelle ou dans son phrasé (à voir absolument en VO). Il ne laisse, en fait, transparaître ses émotions qu'une seule fois au cours des 9 épisodes, et encore...émotion est un bien grand mot :
    Il écrase une larme lorsqu'il fait une injection mortelle à son père. Il recueil la larme au bout de son doigt et la regarde d'une manière qui semble vouloir dire "Bizarre...qu'est-ce que c'est que ça ?"

    Une petite anecdote que j'ai trouvé drôle et qui reflète bien l'esprit américain de l'époque c'est que l'épisode pilote enregistrait de bon score d'audiance jusqu'à ce que
    Une femme entre dans l'appartement de Jim Profit et embrasse goulûment ce dernier. Puis Profit se recule et lance un tranquille "Hi mum'." A ce moment là, la courbe d'audience a chuter de près de 50% il me semble (c'est expliquer dans les bonus, faudra que je les revois).

    Bref Profit c'est une série excellente qui a mal vieillit sur certain poitn (tout à fait d'accord avec toi Gyzmo) mais qui ne peut pas laisser insensible à la première vision.

    Même aujourd'hui on ne peut pas faire un personnage principale aussi étrange et impénétrable. On le déteste mais quand il est en passe d'avoir des problèmes, on veut absolument qu'il s'en sorte. Je n'ai pas encore vu Dexter, mais pour l'instant Jim Profit tient le haut du pavé (pour moi) dans les héros étrange et envoutant.

    Dernière petite chose. Je pense que pour vraiment apprécier la série et son personnage, il faut simplement se dire que
    cet homme n'a pas le même code moral que le commun des mortelsc'est tout.

  • Anonyme

    10/01/2007 à 21h01

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    Vincent.L a dit :

    Moi je l'ai regardée quand elle est passée sur Canal Jimmy. Après, je l'ai revue en DVD, rien de bien compliqué ni même de vraiment cher.


    Moi à l'époque, je n'avais pas canal Jimmy ni aucune chain du cable, alors ou c'est pas compliqué, mais à acheter le coffret (que j'ai croisé plusieurs fois) sans avoir vu les épisodes, je préfère acheter des films que j'ai envie de posseder...

    Maintenant oui c'est pas compliqué, mais rare sont les séries télé que j'achète

  • gyzmo

    10/01/2007 à 21h11

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    Bien vu pour tes spoils, ce sont effectivement deux moments très particuliers du pilote et ça illustre parfaitement le profil du personnage Profit, et le style de jeu choisi par Pasdar.

    Je me suis mordu les doigts tout au long de la critique pour ne pas faire un max de références à Dexter car les deux séries ont quelques points en commun (jusque dans la mise en scène, leur code de moralité et les situations rencontrées). Mais là où Jim Profit se détâche de Dexter Morgan, c'est qu'il n'ai pas à la recherche d'une quelconque émotion extrême. La coquille vide, il en a rien à secouer^^. Ce qui l'intéresse est de manipuler tout son joli monde à sa convenance. Un personnage Kubrickien, froid, distant et calculateur, en somme. Il n'a rien d'un justicier dans la ville. Un pourri de première, parfois cool, mais pas trop. Personnellement, je ne crois pas avoir vu un (anti)héros de ce type en télévision aussi étrange et impertinent. C'est scandaleux, et c'est tant mieux^^

  • Bzhnono

    10/01/2007 à 23h01

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    Tout à fait d'accord.
    J'ajoute juste que ce qui m'a vraiment intrigué dans le personnage de Jim Profit c'est qu'il cherche à se hisser dans les plus hautes sphères du pouvoir mais sans vouloir atteindre le pouvoir.

    En fait son but c'est de tirer les ficelles dans l'ombre, être l'éminence grise en somme, et ce but colle parfaitement à son profil atypique et mystérieux.
    D'ailleurs il ne se met jamais en première ligne, il utilise les autres, leurs faiblesses pour arriver à ses fins, quitte à monter les uns contre les autres.

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