5.5/10

France 2 Foot

France 2 Foot prouve, une nouvelle fois, qu'il est bien difficile de faire une émission de qualité sur le football. Canal+ est désormais le seul espoir.

Mars 2007. Une tempête s'abat sur le monde médiatique du sport télévisé, ou pour être un peu plus précis, celui du football. TF1 perd un de ses produits phares : les droits du magazine du dimanche pour la Ligue 1 (L1), ex-Première Division, ainsi que ceux pour la Ligue 2. Depuis 1977, la première chaîne possédait l'exceptionnel droit de diffuser les images de Zidane, Ribery ou Thierry Henry avant qu'ils ne deviennent les stars qu'on connaît.

Mais voilà, JR peut aller se rhabiller tant le foot et la télé sont deux univers impitoyables. Sans une larme, la Ligue de Football Professionnel (LFP) cédera aux avances outrancières de France Télévisions. Le service public aura valorisé la Ligue 1 à la hauteur de 24 millions d'euros, tandis que le groupe Bouygues n'aura proposé que 14 millions. Pour la LFP, le minimum était évalué à 19 millions d'euros. Autant dire que TF1 a délibérément abandonner l'idée de diffuser des images du championnat français.

 

Crainte et espoir pour une tragédie dominicale

Pour l'amateur de football, c'est une petite révolution. Et comme toutes les révolutions, elle suscitera crainte et espoir. L'espoir réside dans ces deux petits mots : « service public ». Assurément, pensent les plus optimistes, il y aura enfin un vrai bon magazine de football en clair. Car il faut bien dire que depuis quelques années, Téléfoot (sur TF1) avait atteint des sommets d'inintérêt : les résumés des matchs avaient rétréci au lavage peoplistique qui gangrène la plupart des émissions. Du coup, cette brave L1 avait bien du mal à se faire de la place entre un nième reportage sur Arsenal et une antépénultième entrevue avec Didier Drogba ou Franck Ribery.

Les plus pessimistes avaient déjà leurs arguments contre ce magazine. Car le service sport de France 2 sévissait déjà au niveau football avec les retransmissions de la Coupe de France et la Coupe de la Ligue avec un réalisateur dénommé Godard. Non pas celui-là, un autre. Ce Godard-là est un chantre de l'effet inutile, de l'incrustation d'images au beau milieu d'un match, de gros plans peut-être esthétiques sur un poteau de corner, de noirs et blancs réhaussant le jaune vif d'un carton ou encore d'improbables battements de coeur associés aux images fortes d'un match. Ce Godard-là assurément aurait aimé toucher du 7ème Art. Malheureusement pour lui (et pour le footeux), il a atterri dans l'univers du ballon rond...

 

Pas un physique facile

Assez étrangement, les optimistes et les pessimistes auront tous les deux raison. France 2 Foot, car c'est ainsi qu'est appelée cette émission de foot sur France 2, admirons au passage l'esprit exceptionnel qui a pu jeter ce nom à la face du monde; France 2 Foot, disions-nous est atteint d'une certaine schizophrénie, à l'image sans doute d'un France 2 hésitant constamment entre sa mission de service public et ses impératifs d'audience.

Un des questionnements principaux des amateurs de ballon était l'horaire de diffusion du magazine. Celui de Téléfoot était pour ainsi dire parfait : le moment idéal pour regarder devant un bon apéro, sans déranger le moins du monde la maisonnée au cours du repas (sans déranger non plus la maîtresse de maison en train de préparer le repas de son homme, l'Homo Footix est beauf ou n'est pas). Mais voilà, à cette heure-ci, sur France 2, c'est la messe. Et la messe c'est sacré pour le service public... Et même Saint Zinédine ou Saint Sidney ne sauraient passer devant le premier hippie venu, fût-il âgé de 2000 ans. Le magazine de football serait-il relégué en fin fond de week-end, comme un vulgaire Stade 2? Pire, le magazine sera-t-il servi à 13h, au moment du repas dominical en famille? C'est évidemment la pire solution qu'a choisi France 2, ce qui explique, de l'avis des 60 millions de spécialistes des médias, les faibles audiences de France 2 Foot, dont la schizophrénie est exacerbée par la séparation de l'émission en deux parties : une première de 12h35 à 13h, et une deuxième de 13h25 à 14h. Difficile ainsi de suivre hebdomadairement France 2 Foot...

L'émission s'est clairement cherchée pendant plusieurs numéros. Ainsi la première partie était l'occasion de montrer tous les buts de la Ligue 1 en version grand format, ce qui veut dire un résumé de quelques minutes sur une rencontre, tandis que la deuxième remontrait les buts en version allégée assortis d'un débat. Certains spectateurs étant toujours bloqués sur TF1 (il est encore plus difficile de se séparer de notre première chaîne nationale que du souvenir évanoui de notre premier amour à la beauté toute relative), France 2 Foot a évolué. En général, on utilise le terme "évoluer" comme un agréable synonyme de "régresser", plus à même pourtant de décrire la situation. Cette évolution donc, pour booster l'audience, est l'arrivée d'un duo bien croquignolets (les supporters des kops de football auront des mots sans doute plus durs avec eux) : l'inénarrable Guy Carlier et le sémillant Philippe Lucas, ex-entraîneur de Laure Manaudou. Un duo de chic et de choc!

 

Dimanche tu sors les rames!

Attardons nous un instant sur l'émission du 16 mars, dimanche des Rameaux mais personne ne décernera la palme à France 2 Foot. « Supporters, supporters » nous claironne le générique, en reprenant un fameux chant de supporters justement, dans le but d'attirer le chaland footeux. Un ballon traverse l'écran et la France représentée par toutes ces petites villes qui font le monde du football. On en verserait presque une larme. France 2 Foot vient à peine de commencer que l'on découvre son présentateur, Denis Balbir, transfuge de Canal, jetant éperdument le sommaire comme s'il s'agissait de son dernier souffle. La peau moite, le cheveu gominé, le brave Denis nous dévoile la question SMS du jour. Oui, car outre le people, s'il y a une chose commune à bien des émissions, c'est cette fameuse question. Dans France 2 Foot, l'intelligence, la délicatesse, la finesse décrivent parfaitement ces questions. Ainsi ce fameux dimanche, la question SMS était : « Europe : les clubs français évoluent-ils en 2ème division? ». Quel suspens quand même jusqu'à la révélation du résultat dans la deuxième partie de l'émission!

Pour la suite, il s'agit de voir en images (et en son) les résumés de toutes les rencontres de L1 et L2 jouées. On n'évitera évidemment pas quelques effets bizarrement étranges, des cadres qui ne se dérobent pas viennent parfois orner le bord des images. C'est de l'art je vous dis! Quant à la musique qui accompagne (et parfois surpasse) les commentaires, un peu de tout avec Rage Against The Machine, Michael Jackson, les Mystères de l'Ouest, NTM, Rammstein ou une chanson de Nougaro au moment de parler du Toulouse Football Club. Le formidable inventeur du nom France 2 Foot est encore passé par là! Il y a même une présence féminine, Sonia Dauger, qui semble avoir un certain recul sur ce qu'elle commente à en croire son ton. Mais ce qui est la vraie valeur ajoutée de France 2 Foot, c'est le commentaire "dans les conditions du direct" de Daniel Lauclair, recyclé des courses hippiques. Ce concept que le monde entier nous arrache est novateur : il s'agit de commenter des morceaux de matchs enregistrés comme s'il s'agissait d'un direct. Rien que ça! On se demande comment on avait pu se passer de ça auparavant. Et la voix larmoyante de Daniel Lauclair est certainement la plus à même de nous faire croire à ces conditions du direct. N'oublions pas de remercier les lancements de Denis Balbir nous apprenant à base de statistiques pointues du type : « Rennes n'a toujours pas gagné à l'extérieur depuis le 28 octobre, c'était à Lens sur le score de 2 à 1. De Melo, dernier but en championnat c'était le 7 février contre Lyon sur le score de 1 à 0 ». C'est aussi ce qu'on appelle valeur ajoutée!

Quelques reportages parviennent à se glisser dans l'émission. Là le téléspectateur se retrouve en terrain connu. Un reportage sur la semaine du PSG, suivant celle de Marseille lors de la dernière émission (suspens encore pour ce week-end, est-ce que ce sera la semaine de Lyon ou de Bordeaux?). Des interviews de joueurs avec de bonnes questions rigolotes, comme « quelle est votre chanson préférée? Votre blague préférée? Votre imitation préférée? ». Téléfoot le faisait déjà, France 2 Foot n'est pas allé chercher plus loin.

 

Instant norvégien

Mais déjà nous devons quitter France 2 Foot pour la pause Informations avant de la retrouver25 minutes plus tard. Et là c'est du lourd, du très lourd et je ne dis pas ça pour me moquer de Guy Carlier. Car la deuxième partie c'est le débat. Le débat qui flashe et qui claque, celui qui enfin va apporter un vrai plus à l'émission de service public par rapport à ce que TF1 faisait. Et les sujets de débat sont légions dans le petit monde du football. Ainsi ont été abordés les sujets du racisme, de l'arbitrage. Pour cette fois, avec la défaite marseillaise en terres russes, ça sera l'Europe et pourquoi les clubs français n'y réussissent pas. C'est d'ailleurs l'occasion de donner le résultat de la question SMS. Non parce que c'est pas tout de trouver l'argent où on peut, mais il faut que ce soit utile. Thierry Clopeau, rédac en chef de l'émission, directeur des programmes de RMC, nous apprend donc que 72% des gens qui ont répondu à cette question ont le sentiment que la France était en deuxième division européenne. Ouf! Notre dimanche est sauvé. On est quand même bien content de le savoir. Et pour discuter des résultats de ce débat, outre Balbir, Clopeau, et les questions $M$ des téléspectateur, voici venir Xavier Gravelaine, ex-joueur globe-trotteur, entraîneur à ses heures perdues, Philippe Lucas, coiffé de la double casquette entraîneur de champions/supporter du PSG et Guy Carlier, sans doute présent pour nous faire part de sa truculence légendaire. Pour un peu, on regretterait presque que l'émission passe à 13h30 tant elle aurait parfaitement trouvé sa place autour d'un bar à l'heure de l'apéro avec Roger qui, d'un côté, nous dit que c'est à cause de la fiscalité tout ça et Marcel qui, de l'autre, trouve que les joueurs, ben de toute façon ils mouillent pas assez le maillot. La valeur de ce débat est nulle, tant on retrouve les poncifs et les arguments habituels dans n'importe quel débat footeux, même celui avec votre voisin. S'il faut sauver quelque chose de cette deuxième partie, c'est le tout début qui reprend de façon humoristique, type Petit Journal de Yann Barthès sur Canal, le résumé de la journée. Mais ce léger plus est contrebalancé par la rubrique Limite Hors-Jeu de Carlier où l'humour a grand peine à cacher la méchanceté gratuite. Quand on pense que Balbir a assigné les Cahiers du Football en justice pour une caricature maladroite, on se dit franchement qu'il y a deux poids, deux mesures.

 

Rideau

France 2 en récupérant les droits de la L1/L2 pour un an a finalement montré que le service public n'était pas plus capable d'offrir un magazine de football de qualité que TF1. Pour utiliser un terme omniprésent, la L1 bling-bling de TF1 à base de stars et de paillettes a laissé place à une certaine beaufitude à base de débats inutiles et d'initiatives malheureuses. Mais France 2 Foot est d'ores et déjà condamnée puisque les droits du magazine dominical ont été vendus pour 30 millions d'euros par an à Canal+. Laissons quelques instants la parole à Denis Balbir pour analyser son émission.

« Le bon travail que l'on a réalisé n'a pas pris le dessus face à l'argent qui est le moteur principal de toute cette histoire. » (sic) (lejdd.fr)

« Vous savez, on a essuyé beaucoup de critiques. Mais c'étaient uniquement des critiques sur l'audience de l'émission, jamais sur le contenu. » (re-sic) (lejdd.fr)

Difficile d'être aussi peu conscient de la valeur de son émission. En tout cas, Sieur Balbir pourra désormais essuyer quelques critiques sur le contenu de France 2 Foot.

 

Une lumière au bout du tunnel?

Le footeux attend donc toujours son émission référence pour parler de son sport favori autrement qu'en termes de stars, de platitudes et de débats vus et revus. Prochain espoir : Canal+. Quand on voit ce qu'est devenu le football sur cette chaîne, on n'est sans doute pas près de voir l'émission dont on peut rêver. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.

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A propos de l'auteur

Intéressé par beaucoup trop de sujets, nazonfly est en charge de la partie Musique Krinein depuis quelques années. Ce qui ne l'empêche pas de visiter les territoires des livres, du cinéma, des médias et même de sciences et tech.

1 commentaires

  • Anonyme

    04/04/2008 à 14h20

    Répondre

    déja que téléfoot été dedenu consternant depuis bien des années,une sorte d'émission de pub entrecoupée de pseudo reportages à deux fr six sous,fr de foot a réussi l'incroyable exploit de faire pire.bravo france 2.

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